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Aboriginal Arts & Stories - Je ne serai plus jamais seule

Je ne serai plus jamais seule

2014 - Writing Winner

Ma solitude sera toujours mon amie la plus fidèle. Elle ne me fausse jamais compagnie. Elle ne me ment pas. Elle est à l’écoute de tous mes maux, même s’il n’y a parfois aucun mot pour les décrire. Ma solitude, c'est l'art d'être avec moi-même, l’espace d’un instant. Ma solitude, c’est aussi l’une des plus belles rencontres qui soient, car elle m’attend et m’apprend toujours.

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Sonia Basile-Martel

Trois-Rivières, QC
Wemotaci
Age 26

Author's Statement

Je suis une artiste multidisciplinaire. J’aime que mes idées voyagent à travers différents médiums. Dans le cas présent, j’ai choisi d’écrire, car les mots sont fidèles aux images qui m’habitent depuis quelques années. C’est ironique, car parfois ce sont les mots qui manque pour décrire le sentiment que j’ai quand je vois les jeunes Atikamekws de ma communauté d’origine, Wemotaci, qui signifie : la montagne d’où l’on observe.

Ces jeunes, je suis émue de les croiser, je suis éblouie, je suis impressionnée, je suis rassurée de voir autant de lumière dans leurs regards, autant de vie dans leurs actions, autant d’espoirs dans leurs sourires. Mais je suis aussi triste, je suis déçue, je suis dégoûtée, je suis inquiète de voir qu’ils pourraient s’éteindre par trop d’ignorance envers leur vécu et leur réalité. On néglige trop souvent de parler du présent, car le passé n’est malheureusement pas si lointain pour notre culture, pour nos blessures. Mais le présent est un cadeau qu’il ne faut pas avoir peur de déballer, d’envelopper, et d’offrir à nouveau. Le présent, c’est le lendemain d’hier. Il faut renaître, exister, et renaître encore.

Dans ce récit, j’ai choisi d’exprimer une solitude, ma solitude mise en lien avec mon parcours scolaire. L’éducation des Premières Nations a longtemps été synonyme d’assimilation, d’étouffement culturel, de déracinement, de perdition identitaire. Mais aujourd’hui, l’éducation des jeunes autochtones se retrouve au centre des préoccupations collectives, car elle est devenue synonyme d’affirmation, de valorisation, d’enracinement et de fierté identitaires. Je me permets de l’écrire noir sur blanc, car je l’ai vécu. C’est mon histoire, et c’est cette histoire que je vous raconte.

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Je ne serai plus jamais seule

Ma solitude sera toujours mon amie la plus fidèle. Elle ne me fausse jamais compagnie. Elle ne me ment pas. Elle est à l’écoute de tous mes maux, même s’il n’y a parfois aucun mot pour les décrire. Ma solitude, c'est l'art d'être avec moi-même, l’espace d’un instant. Ma solitude, c’est aussi l’une des plus belles rencontres qui soient, car elle m’attend et m’apprend toujours.           

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu le sentiment d’être seule, de n’être véritablement comprise que dans la mesure où je m’accordais un peu de temps, et que j’abandonnais mon espace physique pour me retrouver dans la lune, sous une pluie de pensées magiques ou mélancoliques. Ce phénomène est né du fait de m’être souvent sentie à part, comme si ma peur du rejet avait donné lieu à cette impression de solitude ennemie. J’ai donc choisi de faire la paix avec elle et de m’y rallier, pour ainsi ne plus avoir peur d’être seule.

Ma sœur et moi avons habité en ville dès notre enfance. À l’époque, c’était sans doute une décision courageuse pour notre mère que de quitter la communauté. Je lui en suis reconnaissante aujourd’hui, car j’ai pu découvrir un monde immense, presque infini pour mes yeux d’enfant, un monde de connaissances et de personnages tous plus différents les uns que les autres, un monde rempli de mystères et de portes, LE monde quand on est jeune : l’école.    

Au primaire, j’étais une petite fille discrète qui préférait de loin contempler l’univers autour d’elle plutôt que d’y prendre part. Je crois que c’est parce que je savais que j’étais différente, que mon monde était différent de celui des autres enfants, que je venais d’ailleurs, de plus loin que là.
Au secondaire, j’ai appris à cacher cette part de moi qui venait d’autre part, tout simplement parce que c’était moins compliqué, moins embarrassant j’imagine de taire une partie de soi que l’on ne connait pas. Je ne parlais pas dans mon autre langue, je ne connaissais pas non plus beaucoup ma famille que je ne voyais que très rarement. Quand ils venaient nous voir en ville, je ne savais jamais quoi leur dire, car ils parlaient tous en atikamekw. « Nehiromo! », qu’ils me disaient, « Parle en atikamekw! ». Quand j’essayais, on se moquait souvent de moi. Avec le temps, j’ai fini par avoir honte de ne pas maîtriser cette langue, et j’ai tout simplement cessé d’essayer.
Au Cégep, j’ai compris que l’art était ma voie, mais surtout ma voix. C’était une façon d’entrer en contact avec mon geste créateur et de le découvrir, de le peaufiner, de le laisser me guider. C’est à la fin de ces deux années d’exploration artistique qu’a ressurgi mon identité autochtone.           
À l’université, j’ai fait de nouveau confiance à l’art pour me guider dans cette quête identitaire qui occupait de plus en plus d’espace en moi et qui symbolisait une avenue vers la renaissance, une guérison vis-à-vis cette dualité culturelle qui m’envahissait depuis si longtemps.        

L’école a été pour moi un long voyage parsemé de découvertes, de rencontres, de défis, de réussites, d’embuches, de persévérances, d’espoirs et de rêves. Mais cette éducation qui a été tant bénéfique pour moi ne l’aura pourtant pas été pour d’autres, à une certaine époque, pas si lointaine qu’elle ne le paraît. Mon parcours personnel me ramène à celui de ma mère, elle qui a vécu un système éducationnel imposé par les pensionnats amérindiens. Mon parcours me ramène aussi à celui de ma sœur, elle qui a décidé de quitter l’école et la ville à quinze ans pour retourner vivre en communauté. Encore une fois, j’étais dans un monde à part, un monde que je devais franchir seule, sans références, sans modèles. Pourtant, même si pour moi l’école c’était facile et enrichissant, cela n’arrivait jamais à me combler totalement. Il y avait toujours un vide, un creux difficile à saisir, encore plus à remplir.      

Aujourd’hui, après tout ce parcours, j’ai compris. J’ai compris que ma mère a été éloignée de sa culture, de sa langue et de sa famille, à cause de l’éducation qu’on lui a imposée et qui l’a arrachée de ce qu’elle était de corps et âme. J’ai aussi compris que ma sœur a pu se rapprocher de sa culture, de sa langue et de sa famille, parce qu’elle a fait le choix d’abandonner ce lieu où elle ne se retrouvait pas et de changer de vie. J’ai donc compris que pour moi, bébé de notre famille de trois,            l’école a avant tout été la porte d’entrée pour parvenir à atteindre ce que j’étais, moi, Sonia. C’est à travers ce périple que j’ai découvert l’héritage que représentait ma culture, ma langue et ma famille. C’est mon éducation qui m’a rendue plus forte et plus confiante dans mon désir de me rapprocher de ces racines Atikamekw qui me chatouillaient les pieds depuis si longtemps. Mon éducation m’a permis d’affirmer qui je suis en tant qu’Atikabécoise (Atikamekw et Québécoise) et de prendre ma place dans le monde.           

L’histoire, c’est que même quand nous sommes seuls, c’est en fait l’instant où nous le sommes le moins. Cette solitude aura finalement fait de moi une guerrière, prête à tout pour défendre ce qu’elle est parmi les autres, car ‘’parmi les autres’’, c’est nous. En me cherchant, en me développant et en m’affirmant à travers mes études, j’ai redonné vie à cette lumière qui m’a été transmise par ma mère, ma grand-mère, ainsi que toutes les femmes avant, celles qui ont tant marché pour me permettre d’en être ici aujourd’hui. En leur mémoire, je continuerai d’être forte, je saurai de quoi je parle, je saurai pour qui ma voix s’exprime, pour qui les images prennent forme au bout de mes doigts, pour qui les mots ont du sens quand on en préserve le goût. En leur mémoire, je marcherai auprès des miens au rythme d’un cœur qui bat, d’un cœur qui survivra, un pas à la fois. En leur mémoire, je ne serai plus jamais seule.

 

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